Il y a un moment auquel je repense souvent.
J’étais au début de la vingtaine, assis·e par terre dans le salon exigu d’un appartement après une réunion de quartier. On venait de passer deux heures à parler de « construire un monde meilleur » : de grands mots, de grandes émotions, beaucoup de passion. Au moment où les gens rangeaient leurs affaires, un organisateur plus âgé s’est tourné vers moi et m’a dit, presque en passant :
« Souviens-toi simplement de ceci : on ne construit pas un monde meilleur en sautant par‑dessus celui dans lequel on vit. »
Sur le moment, j’ai hoché la tête comme si je comprenais. Ce n’était pas le cas. Je voulais de la transformation, pas de la complication. Je voulais des coupables évidents et des solutions faciles, pas de nuances, pas de contradictions, pas cette vérité inconfortable que parfois, je faisais partie du problème.
Des années plus tard, cette phrase a pris tout son sens. Construire un monde meilleur n’est pas seulement un projet politique ; c’est profondément personnel. Cela nous demande de regarder où nous nous situons — nos identités, nos privilèges, nos blessures, nos angles morts — et de décider, encore et encore, qui nous voulons être en relation avec la vie des autres.
Ce n’est pas seulement « là‑dehors ». Ça commence ici.
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Le monde à l’intérieur du mot « nous »
On utilise beaucoup le « nous » quand on parle de progrès.
Nous devons nous soucier du climat.
Nous devrions nous opposer au racisme.
Nous devons protéger les droits des personnes trans.
Nous devons mettre fin à l’exploitation.
« Nous » est un mot puissant. Il suggère l’unité, la responsabilité partagée, la solidarité. Mais « nous » est aussi glissant. Qui est inclus ? Qui est laissé de côté ? Et qui décide ?
Je me souviens d’une réunion où quelqu’un a dit : « On se sent tous en insécurité quand on rentre à pied le soir. » Quelques personnes ont acquiescé. Une personne non. Plus tard, elle a dit doucement : « Je ne rentre pas à pied. Je ne peux pas. Je n’ai pas de papiers. Je ne peux pas risquer de me faire contrôler. »
Ce « nous » avait effacé sa réalité.
C’est un petit exemple, mais il pointe vers quelque chose de plus vaste : quand on parle de justice, on part souvent du principe que notre expérience est universelle. On ne se demande pas toujours qui manque à la conversation, ou à qui la réalité ne colle pas à l’histoire qu’on raconte.
L’intersectionnalité — un mot qui peut sembler académique ou abstrait — est en réalité la pratique qui consiste à refuser d’aplatir la vie des gens. Elle nous demande de considérer comment différentes dimensions de l’identité (race, genre, classe, handicap, statut migratoire, sexualité, et d’autres encore) s’entrecroisent pour façonner ce que le danger, les opportunités et la liberté veulent dire.
Elle nous demande, quand on dit « nous », de le dire plus pleinement.
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Le malaise discret de découvrir qu’on est privilégié·e
La première fois que j’ai vraiment été confronté·e à mes propres privilèges, je me suis senti·e sur la défensive.
J’ai grandi avec une certaine précarité financière. J’ai vu ma famille galérer. J’ai cumulé plusieurs petits boulots pendant mes études. Alors quand quelqu’un a fait remarquer que j’avais malgré tout certains avantages — la citoyenneté, le fait d’être valide, d’être perçu·e comme « non menaçant·e » dans certains espaces — je me suis senti·e incompris·e.
« Moi aussi j’ai galéré », j’avais envie de répondre. « Pourquoi tu fais comme si j’avais eu la vie facile ? »
Il m’a fallu du temps pour comprendre que le privilège n’annule pas la douleur. Il ne signifie pas que ta vie a été simple ou que tes accomplissements ne valent rien. Il veut juste dire qu’il y a des obstacles que tu n’as pas eu à affronter, des dangers que tu n’as pas eu à craindre, des portes qui se sont plus facilement ouvertes pour toi que pour d’autres.
Un jour, un ami a dit quelque chose qui a tout déplacé pour moi :
« Le privilège n’est pas une accusation. C’est une invitation. »
Une invitation à :
– Remarquer ce à quoi tu as échappé.
– Comprendre que tout le monde n’échappe pas aux mêmes choses.
– Utiliser ce que tu as — sécurité, ressources, accès, voix — pour faire plus de place aux autres.
Ce changement de perspective m’a aidé·e. Il a adouci ma défensive et ouvert un espace pour la responsabilité. Il a transformé le privilège, d’une source de culpabilité en une source de possibilités.
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L’allié·e comme pratique, pas comme posture
Le mot « allié » est partout aujourd’hui. Sur les affiches, dans les communiqués d’entreprise, dans les bios sur les réseaux sociaux. Il est facile à revendiquer et beaucoup plus difficile à incarner.
Dans ce qu’il a de meilleur, l’allié·e, c’est quelqu’un qui se tient aux côtés de personnes dont il ne vit pas lui‑même les luttes, et qui le fait d’une manière qu’elles trouvent réellement utile. Dans ce qu’il a de pire, ça devient une mise en scène — quelque chose qu’on affirme de soi plutôt que quelque chose que les autres expérimentent de nous.
J’ai été les deux. J’ai partagé les bons articles, prononcé les bons mots, posté les bons hashtags — et malgré tout raté des occasions de me montrer présent·e quand ça comptait. J’ai été très visible en ligne et silencieux·se dans la pièce où le tort se produisait.
Je me souviens d’une réunion de travail où un collègue a interrompu à plusieurs reprises une femme racisée. J’ai remarqué. Je me suis senti·e mal à l’aise. Et je n’ai rien dit.
Plus tard, je me suis justifié·e : « Ce n’était pas à moi d’intervenir. » « Je ne voulais pas prendre trop de place. » « Je ne savais pas ce qu’elle ressentait. » Tout cela était peut‑être vrai, mais c’était aussi commode. J’ai choisi mon confort plutôt que sa dignité.
Dans ce moment‑là, être allié·e aurait pu ressembler à :
– « Je crois qu’elle n’avait pas fini — est‑ce qu’on peut la laisser terminer ? »
– Ou, après la réunion : « J’ai vu ce qui s’est passé. Si tu veux du soutien pour en parler, je suis là. »
Des gestes modestes, mais qui comptent. Ils changent la texture d’un espace. Ils indiquent qui a le droit d’être pleinement présent·e et qui est censé·e se faire petit·e.
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Des questions qui valent la peine d’être habitées
Si on est sérieux·se à propos de la construction d’un monde meilleur, il faut commencer par des questions qui nous mettent un peu mal à l’aise. Pas pour nous couvrir de honte, mais pour voir plus clair.
Tu peux t’asseoir avec des questions comme :
– Où, dans ma vie, est‑ce que je bénéficie de systèmes auxquels je dis m’opposer ?
– Quand est‑ce que je suis resté·e silencieux·se parce que parler me semblait risqué, alors que quelqu’un d’autre prenait déjà plus de risques que moi ?
– À quelles voix est‑ce que j’accorde spontanément ma confiance ? Lesquelles est‑ce que je mets inconsciemment en doute ?
– Quelles identités est‑ce que je ne pense presque jamais, parce que le monde est déjà façonné en pensant à des gens comme moi ?
– Où est‑ce que je continue à centrer mes propres émotions dans des conversations sur la douleur des autres ?
La tentation est grande de vouloir dépasser ces questions au plus vite — pour aller vers l’action, vers les solutions, vers le sentiment d’être utile. Mais la réflexion est déjà une forme d’action. C’est le travail de nous réorienter, pour que lorsque nous bougeons, nous soyons moins susceptibles de reproduire les mêmes schémas que nous prétendons combattre.
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Grandir sans s’effacer soi‑même
Il y a un risque dans ce type de réflexion : glisser vers le rejet de soi.
Une fois qu’on commence à voir notre complicité dans des systèmes nuisibles, il est facile de se dire : « Je suis horrible » ou « C’est moi le problème », puis de partir en vrille dans la honte ou de se réfugier dans le déni. Rien de tout ça n’aide qui que ce soit.
Le but n’est pas de nous effacer ; c’est de transformer notre manière d’être présent·e.
Tu as le droit de :
– Avoir un passé rempli de choses que tu as mal faites.
– Avoir des angles morts que tu ne découvres que maintenant.
– Avoir des moments dont tu n’es pas fier·ère.
– Apprendre, lentement, imparfaitement.
La question n’est pas : « Est‑ce que je suis une bonne personne ? »
La question est : « Est‑ce que je suis prêt·e à devenir une personne plus responsable ? »
Ce déplacement — de la bonté vers la responsabilité — change tout. Il déplace le centre de gravité, de l’image qu’on a de soi vers notre impact réel. Il nous invite à ne pas demander « Est‑ce que j’ai de bonnes intentions ? » mais « Que se passe‑t‑il pour les autres quand j’agis de cette façon ? »
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Des chemins pour avancer : petits pas, réguliers
Alors, à quoi ressemble concrètement la construction d’un monde meilleur, au‑delà des slogans et de l’introspection ?
Ça peut ressembler à :
1. Écouter au‑delà de ta zone de confort
Aller chercher des voix que tu n’entends pas d’habitude : des organisateur·rices, des militant·es handicapé·es, des travailleur·ses migrant·es, des personnes trans, des penseur·ses noir·es et autochtones, des personnes dont le parcours de vie est très éloigné du tien. Pas pour consommer leur douleur comme du « contenu », mais pour comprendre comment le monde se sent depuis là où elles se tiennent.
2. Redistribuer ce que tu peux
De l’argent, du temps, des compétences, des contacts — ce que tu as. Soutiens des réseaux d’entraide, des fonds de soutien, des associations locales. Propose du gardiennage, des trajets, de la traduction, du soutien technique. Partage ton accès, pas seulement tes opinions.
3. Transformer ton environnement immédiat
Tu ne contrôles peut‑être pas les politiques publiques, mais tu as de l’influence dans ton lieu de travail, ton établissement scolaire, tes conversations de groupe, ta famille, ou tes espaces en ligne.
– Remets en question les blagues excluantes.
– Plaide pour des règles plus justes.
– Veille à ce que les réunions soient accessibles.
– Repère qui fait toujours le travail émotionnel non rémunéré et partage la charge.
4. Pratiquer la réparation
Tu vas te tromper. Tu diras la mauvaise chose, tu feras un faux pas, tu oublieras quelqu’un. Quand ça arrive :
– Écoute sans te mettre sur la défensive.
– Présente des excuses sans recentrer tes émotions.
– Demande à quoi ressemble une réparation, et mets‑la en œuvre.
Les erreurs n’ont pas besoin de mettre fin aux relations ; elles peuvent les approfondir, si on les traite avec soin.
5. Prendre soin de toi et des autres dans la durée
L’épuisement ne construit pas un monde meilleur ; il laisse simplement moins de personnes capables de se présenter. Le repos n’est pas égoïste — il est stratégique. Construis des communautés de soin où l’on peut faire une pause, pleurer, rire, se ressourcer sans perdre le fil du travail.
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Choisir le type de « nous » que nous voulons être
Je repense à cet organisateur dans le salon exigu. « On ne construit pas un monde meilleur en sautant par‑dessus celui dans lequel on vit. » Le monde dans lequel on vit est désordonné. Il est structuré par des histoires de violence et de résistance. Il est plein de contradictions — tendresse et cruauté, générosité et avidité, solidarité et abandon.
On ne peut pas transcender cette complexité. Mais on peut décider comment on se déplace à l’intérieur.
Chaque jour, à petites touches, on choisit le type de « nous » que nous voulons être :
– Un « nous » qui efface, ou un « nous » qui élargit.
– Un « nous » qui défend notre confort, ou un « nous » qui accepte de le mettre en jeu pour protéger les autres.
– Un « nous » qui parle de justice, ou un « nous » qui la pratique dans des pièces où personne ne regarde.
Peut‑être que la question pour chacun·e de nous, ici en 2026, est à la fois simple et difficile :
Étant donné qui je suis, et là où je me tiens, quel type de « nous » suis‑je en train de contribuer à créer ?
Et quel est le petit pas honnête que je peux faire — aujourd’hui — pour rendre ce « nous » plus juste, plus tendre, plus réel ?
Photo de Chalo Garcia sur Unsplash
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